Filière canne à La Réunion

Pendant que Tereos rebat les cartes, le modèle réunionnais d'une micro-sucrerie bio coopérative est désormais sur la table

Au moment où TEREOS étudie une recomposition profonde de son actionnariat à La Réunion et où la CGPER interpelle Matignon pour exiger « transparence et concertation » sur l'avenir des deux sucreries de l'île, le Groupe Élan (Cabinet d'études et de conseils) vient de remettre à l'association ASKABIO Réunion l'étude complète de faisabilité d'une micro-unité de transformation 100 % dédiée à la canne biologique. Décryptage d'un dossier qui pourrait inspirer une refonte de l'ensemble de la filière sucre ultramarine...

La micro-sucrerie bio ASKABIO : une démonstration chiffrée du modèle coopératif réunionnais

C’est dans ce contexte que l’étude commanditée par ASKABIO Réunion à Élan prend tout son sens. Engagée en novembre 2025 et restituée le 27 avril 2026, elle démontre (chiffres à l’appui, livrables techniques validés en COPIL) qu’un outil industriel coopératif, ancré territorialement et 100 % dédié au bio, est techniquement et économiquement viable à l’échelle de l’île.

Ce qu’apporte l’étude :

  • Faisabilité agronomique scientifiquement validée – ERCANE confirme sur 4 coupes que la richesse saccharine de la canne bio est identique au conventionnel. Le rendement bio retenu (70 t/ha) est validé par la simulation MOSICAS du CIRAD sur 197 couples pédoclimat — qui ressort jusqu’à 95-140 t/ha sur les zones irriguées Sud et Ouest. Le seuil de viabilité (35-40 t/ha) laisse une marge de sécurité de 75-100 %.
  • Gisement mobilisable de 6 400 ha – Reconquête de friches agricoles, conversion d’exploitations < 8 ha (qui représentent 71 % des planteurs), engagement de la dynamique ASKABIO existante (35 ha, 20 planteurs). Potentiel long terme : 33 600 t de sucre bio.
  • Modèle économique en 3 paliers sur 10 ans : 650 / 1 000 / 1 500 ha → 4 500 / 7 000 / 10 500 t de sucre bio. À maturité, la micro-sucrerie représenterait 33 % de la consommation française de sucre bio actuellement importée d’Amérique latine (Colombie 40 %, Brésil 16 %).
  • Rentabilité démontrée dès le palier 1 – Chiffre d’affaires 9,3 M€ → 23 M€ ; EBT 2,4 M€ → 8,8 M€ ; marge EBT 26 % → 38 %. Le revenu net du planteur passe de 152 €/t (P1) à 184 €/t (P3) à 193 €/t (P3 + Bloc 3 énergie), soit un facteur multiplicateur de 2 à 2,4 par rapport au conventionnel actuel.
  • Plan de financement public renforcé – Avec l’intégration du Crédit d’Impôt Investissement Outre-mer (CIIO art. 244 quater W) (35 % de l’assiette CAPEX HT diminuée des subventions, versé directement par l’État), le taux de financement public total atteint 67 à 76 % du CAPEX. La part d’emprunt bancaire descend à 24-33 %, le DSCR remonte de 9,8× à 18-20×.
  • Site optimal identifié : Le Tampon. Score 8,5/10 en analyse multicritère — barycentre des bassins canniers CASUD/CIVIS, foncier en zone AU/AUi du PLU 2018 (corridor RN3 km 23-26), synergie unique élevage/méthanisation avec la Plaine des Cafres, soutien institutionnel de la CASUD.
  • Économie circulaire intégrée : Bagasse (29 400 t/an) + effluents d’élevage (40 000 t/an) + déchets verts → 18 460 MWh/an injectés sur le réseau EDF (tarif S17 à 0,155 €/kWh) + digestat amendement bio. Revenus additionnels 766 à 881 k€/an, signature de neutralité environnementale.

Pourquoi le modèle coopératif change la donne

Le projet ASKABIO ne propose pas seulement un outil industriel : il propose un changement de paradigme. Trois ruptures majeures :

Rupture 1 • Le planteur devient copropriétaire

La gouvernance recommandée – SCIC SAS (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) ou SICA SA (Société d’Intérêt Collectif Agricole) – associe au capital trois collèges : les producteurs/apporteurs, les salariés et les bénéficiaires/financeurs (collectivités, partenaires industriels). Pour la première fois à La Réunion, les planteurs détiennent une fraction substantielle de l’outil de transformation et participent à la décision sur le partage de la valeur ajoutée. C’est précisément ce que demande la CGPER au niveau de la filière conventionnelle. ASKABIO en fait la démonstration à petite échelle et de façon réplicable.

Rupture 2 • La filière reprend la main sur sa rémunération

Aujourd’hui, le prix industriel de base de la canne est fixé à 69 €/t à 13,8 % de richesse par la Convention Canne 2022-2027. Avec la micro-sucrerie ASKABIO, le prix effectif perçu par le planteur passe à 152-193 €/t selon le palier (achat de référence 100 €/t + redistribution du résultat industriel via le complément de rémunération coopératif). Le mécanisme inverse la logique : le surplus dégagé par l’usine est destiné aux apporteurs, et non plus capté par un actionnaire industriel extérieur.

Rupture 3 • La filière se diversifie et monte en gamme

Le modèle propose une gamme multi-produits (sucre roux bio, Galabé, jus de canne pasteurisé, sirop, rhum bio) qui lisse l’activité sur 12 mois (la sucrerie conventionnelle ne tourne que 5 mois par an), capte la valeur ajoutée premium (sucre bio à 1 200-1 800 €/t vs 500-600 €/t pour le conventionnel, prime bio +30 à +80 %) et s’inscrit dans un segment encore vierge : aucun sucre de canne bio d’origine France n’est produit à ce jour, alors que la France importe 25 000 t/an depuis l’Amérique latine.

Une portée qui dépasse le seul projet ASKABIO

L’étude livrée par Élan concerne formellement une micro-sucrerie de 1 500 ha à terme. Mais elle a une portée systémique :

Modèle réplicable

La Chambre d’agriculture évoque un déploiement potentiel à 4 unités à terme (Est, Sud, Ouest), soit une capacité cumulée pouvant représenter 10-15 % de la production cannière de l’île. Le modèle économique est identique à toutes les échelles, à condition d’être articulé avec un outil structurant central.

Inspiration pour la filière conventionnelle

La gouvernance SCIC/SICA, la redistribution coopérative du surplus, l’intégration énergétique, la diversification multi-produits sont autant de leviers que la filière conventionnelle pourrait mobiliser dans le cadre de la recomposition Tereos. Le modèle ASKABIO offre une alternative documentée au modèle industriel intégré actuel.

Levier de souveraineté alimentaire

La Réunion importe 77 % de ses volumes alimentaires. Le projet ASKABIO contribue à l’objectif d’autonomie alimentaire 2030 (objectif présidentiel d’octobre 2019) et au plan AgriPéi 2030 (+400 exploitations bio, +1 500 ha). Le lien avec les états généraux de la canne à venir est direct.

Démonstration chiffrée pour les décideurs publics

L’étude valide la mobilisation cumulée des dispositifs France 2030 (AAP Résilience Alimentaire), FEADER, FEDER, POSEI et CIIO 244 quater W. Elle constitue une référence méthodologique pour d’autres dossiers agro-alimentaires DOM.

Le rôle du Groupe Élan dans cette mission

Le Groupe Élan est intervenu en Assistance à Maîtrise d’Ouvrage (#AMO) Stratégique et Technique, sur la totalité du périmètre :

  • Pilotage de la coopération scientifique avec le CIRAD (modélisation MOSICAS) et ERCANE (références agronomiques).
  • Construction du programme industriel général (PIG) en 3 paliers et des deux scénarios d’approvisionnement équipements (Inde / mix Inde-Brésil).
  • Modélisation économique complète (CAPEX, OPEX, compte de résultat, plan de financement, rémunération planteur).
  • Intégration du volet énergétique (méthaniseur + chaudière LFC + cogénération bagasse), au-delà du cahier des charges initial.
  • Conduite des entretiens institutionnels et techniques entre février et mars 2026.
  • Production de 6 livrables (rapport 131 pages, mémoire technique Word, synthèse 10 pages, résumé exécutif 2 pages, support COPIL, note d’hypothèses CIIO en révision).
  • Animation des deux comités de pilotage (intermédiaire et final) à la Chambre d’agriculture de La Réunion.

Et maintenant ? Calendrier opérationnel : la course contre la montre est engagée

Le COPIL final du 27 avril 2026 a acté un plan d’action en sept points, sous pilotage ASKABIO avec l’appui de la Chambre d’agriculture, de la DAAF, du Conseil départemental et de l’ODEADOM :

  • Lancement immédiat de l’enquête parcellaire sur les 500 ha ciblés (six prochains mois).
  • Création de la SCIC ou SICA porteuse du projet (année 1).
  • Identification du foncier d’assise zone Tampon / Saint-Pierre – conventionnement EPF Réunion (année 1).
  • Mobilisation de trois AMO : technique, financière/juridique, ingénierie agronomique.
  • Recherche de 300 k€ de financement complémentaire pour les études pré-opérationnelles.
  • Mise en place de partenariats industriels avec les distilleries existantes (Rivière du Mât, Savanna, Isautier, Bel-Air) pour valoriser dès maintenant la canne bio (rémunération sécurisée 120-200 €/t en gré à gré).
  • Présentation du projet aux adhérents lors de la prochaine assemblée générale ASKABIO.

 

Le chemin critique opérationnel passe par la sécurisation rapide du foncier d’assise. La fenêtre temporelle FEADER 2023-2027 se referme au 31 décembre 2027, avant que la prochaine programmation (2028+) ne prenne le relais avec de nouvelles règles d’éligibilité (les études devront être datées post-2028). Le lancement des premières opérations de viabilisation du site dès 2027 est donc essentiel pour rester dans le périmètre de la programmation actuelle.

Un alignement historique d'opportunités

La conjonction est rare. D’un côté, Tereos rebat les cartes de la filière conventionnelle. De l’autre, les planteurs s’organisent pour reprendre la main, soutenus par la CGPER, l’UPNA et l’Intersyndicale. Au milieu, ASKABIO et les institutions (DAAF, ODEADOM, Chambre d’agriculture, Conseil départemental, CIRAD, ERCANE) viennent de valider, étude à l’appui, qu’un modèle coopératif réunionnais est techniquement, économiquement et juridiquement viable. Les ingrédients sont sur la table : un gisement, un marché national qui appelle 25 000 t/an de sucre bio aujourd’hui importé, un site optimal au Tampon, une gouvernance SCIC/SICA mobilisable, un cocktail de financement public puissant (subventions + CIIO + Girardin), et une volonté politique réaffirmée par le plan AgriPéi 2030.

Reste à transformer l’essai. À ASKABIO et à ses adhérents, désormais, d’incarner la trajectoire – et aux pouvoirs publics, d’inscrire ce modèle dans le calendrier des états généraux de la canne et dans les négociations sur la prochaine Convention Canne (2027+). Le Groupe Élan se tient à leurs côtés pour accompagner la phase opérationnelle qui s’ouvre.

Remerciements

Un immense merci à ASKABIO et à son président Jean-Thierry SILOTIA pour la confiance accordée à Élan, à l’ODEADOM (Pauline Cuenin, Pierre LAUDE), à la Direction de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt de La Réunion (DAAF) (Frédéric DE BAILLIENCOURT, RUDOLPH ORGERIT, boris calland), à la Chambre d’agriculture de La Réunion (@Olivier FONTAINE, Johny APAYA , Gilbert ROSSOLIN ), au CIRAD (Christophe Poser, Caroline Lejars , Mathias et Christina), à ERCANE (Bertrand SIEGMUND, Laurent BARAU, Thomas DUMONT), au Département de La Réunion (Cécile PIOLLIN), à Carrefour /GBH (Carole TIBERE), à Nicolas Océan Indien (Virginie LEPETZ), à la Rhumerie Rivière du Mât (Teddy Boyer ) – et à tous les acteurs de l’écosystème cannier qui se sont mobilisés pour ce projet.

Commanditaire et institutions qui ont rendu possible la mission

ASKABIO Réunion (Association Suc Kann Bio Île de La Réunion),créée fin 2019 sous l’impulsion d’une vingtaine d’agriculteurs et de la Chambre d’agriculture de La Réunion. Présidée par Jean-Thierry SILOTIA (élu à la Chambre d’agriculture), animée par Sophie CHAU, l’association regroupe à ce jour une vingtaine de planteurs autour de 35 hectares (dont 16 ha certifiés AB) et porte un projet structurant : créer la première filière de canne à sucre biologique réunionnaise et le premier outil de transformation 100 % bio des DOM.

ODEADOM (Office de Développement de l’Économie Agricole d’Outre-Mer) — établissement public administratif placé sous la tutelle des ministères de l’Agriculture et des Outre-mer, dirigé par Jacques ANDRIEU. Il gère 261 M€ d’aides communautaires (POSEI) et 84 M€ d’aides nationales par an pour les filières agricoles ultramarines, et constitue, selon son président Joël Sorres, « le seul espace de dialogue, d’échange et de concertation pour l’agriculture outre-mer ». L’ODEADOM a co-financé l’étude aux côtés de la DAAF 974 et de la Chambre d’agriculture de La Réunion.

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